L'intimidation à l'école: l'une de mes motivations à écrire ce livre

ATTENTION : ce dossier révèle des moments clés de l’intrigue et est destiné aux personnes ayant déjà lu Forêt, Neige et Vent-Sans-Nom!

Maintenant que j’ai discuté du thème principal dans le dossier Entre rêve et réalité..., passons au thème secondaire: un problème social qui me tient à cœur, car j’en ai souffert moi-même et j’en ai aussi été un témoin impuissant.

Mais en parler, ou même le conceptualiser ou l’écrire, n’est pas facile. Dans mon adolescence, puis au début de l’âge adulte, je n’y arrivais pas. Il a plus ou moins fallu attendre ce livre pour y arriver. Et l’écrire, puis le publier, m’a aidée à mettre de côté des souvenirs, des réflexes désagréables : non que j’en serai jamais débarrassée, mais qu’il est bon de ne simplement plus m’y trouver confrontée quotidiennement. J’ai dit le principal de ce que j’avais à dire, même si c’est par le biais d’un livre que ne liront probablement pas les personnes concernées. Je peux m’apaiser, respirer, laisser aller. Je peux aussi en discuter plus objectivement lorsque besoin est. Alors, complétons l’aperçu du phénomène qui se trouve inclus dans Forêt, Neige et Vent-Sans-Nom. (Désolée pour la longueur.)

Que se passe-t-il, dans mon expérience, lorsqu’un enfant ou un adolescent est rejeté par les autres élèves de son école? Je pars de mon expérience en tant que fille, parce que je n’ai pas toujours fréquenté des écoles mixtes et je n’ai pas eu l'occasion de voir de l'intimidation dirigée vers des garçons. C’est aussi une expérience d’écoles privées de grande ville québécoise. Mais même si c’est différent ailleurs, le fond est semblable : on le voit par des mangas, des romans, des témoignages d’autres pays… l’expérience est, hélas, universelle.

Les causes

Souvent, quelque chose chez la victime irrite les autres, comme lorsqu’on caresse un chat à rebrousse-poil. La victime peut avoir de l’embonpoint, porter des lunettes, posséder des vêtements démodés ou de la mauvaise taille, faire de l’acné, être mauvais en sport, écouter en classe, avoir de bonnes notes, être sage, avoir des goûts enfantins (avoir des goûts de son âge ne suffit pas, un enfant doit avoir envie d’être ado, un ado doit imiter les adultes), être d’une minorité ethnique, ne pas s’intéresser à la culture populaire du moment, ne pas posséder les jouets à la mode, avoir l'esprit lent, être malpropre, être considéré laid, avoir un problème de santé mentale, souffrir d'une difformité, être socialement maladroite, avoir des défauts difficiles à supporter. Ou bien sûr une combinaison de facteurs.

Cependant, on peut avoir plusieurs facteurs contre soi et s’en sortir quand même lorsqu’on a une personnalité forte, agressive, pleine d’assurance : ce sont surtout les timides, les doux qui ne savent pas s’imposer. Dans mon cas, j’étais timide à l’extrême (je le suis considérablement moins maintenant), j’avais un peu d’acné, j’étais malpropre, j’étais mauvaise en sport, j’étais fille d’immigrants, j’étais pauvre dans une école de riches, j’étais « petite fille sage », je n’avais pas de goût ni d'intérêt pour les vêtements ni des moyens d’en acheter qui soient neufs et à ma taille, j’étais socialement maladroite, mon esprit ne semblait pas vouloir fonctionner comme celui des autres, je n’étais ni jolie ni laide, j’avais des intérêts enfantins et j'étais dotée d'autant de défauts que les autres.

Et j’étais, en plus, une tête de mule : pas question que je devienne comme tout le monde, que je me conforme, que je renonce à ce que j’aime, que je fasse semblant d’aimer ce que je n’aimais pas, que je me moque d’autres personnes. Ceci étant, il n’y avait simplement pas moyen que je traverse l’adolescence sans ennuis : c’est que je n’en avais rien à cirer de Brad Pitt, des Backstreet Boys, de la bière, des cigarettes, de la mode, du maquillage. Je ne voulais pas être ado, moi, ni adulte : je n’avais rien demandé. Et ce n’est pas en aimant les livres pour enfants et les films d’animation qu’on brille à l’adolescence. Pourtant, une fois adulte, on a le droit d’aimer ce qu’on veut…

Ce qui était de mon côté : j’étais naturellement mince, je ne portais pas de lunettes, j’étais exceptionnellement douée à l’école (ce dernier point me rendant ridicule d’un certain point de vue, mais au moins, ça affaiblissait la logique de l’idée générale selon laquelle j’étais stupide).

Je me trouvais en conflit : je voulais être comme tout le monde pour avoir la paix et des amis, pour profiter de mon enfance et de mon adolescence au lieu de souffrir seule. Mais je minais mes propres efforts en me refusant inconsciemment aux compromis (ce que je ne regrette pas aujourd’hui; on peut difficilement affaiblir son caractère sans qu'il garde une tendance à la faiblesse). Quant à me débarrasser de mes défauts? Pour certaines choses, comme la timidité, je ne pouvais rien faire. Je n’ai jamais considéré la timidité comme l’un de mes défauts, car elle a toujours été tout à fait hors de mon contrôle. Pour d’autres choses, comme la malpropreté, j’aurais pu agir en principe. Mais à l’époque, je n’y arrivais pas. Comme adulte, il est si facile d’avoir ma vie en main. Avant cela, je n’avais pas le contrôle de ma propre vie : comme si j’étais un appareil téléguidé aux mouvements maladroits. Pour d’autres choses encore, j’aurais définitivement pu agir : j’aurais pu être plus gentille, plus douce, plus agréable, plus polie, plus sympathique, plus souriante. Ça m'aurait attiré plus de sympathies et moins d'inimitiés.

L’irritation provoquée par la victime est, à mon avis, de la peur : peur de la différence (« si cette fille a raison d’être comme elle est, ça jette un doute sur le fait que j’ai aussi raison d’être comme je suis alors que je veux être certaine à 100 % de ma supériorité ») et peur d’être entraîné soi-même dans le rejet par contamination (« si je suis amie avec, si je joue avec, si j’approuve la moindre chose la concernant ou si je ne m’en moque pas assez fort, on va se moquer de moi aussi ») . Donc : on se moque de la victime pour l’amener à changer, à rentrer dans le rang par son apparence, à ne plus constituer un maillon faible. En même temps, cette victime, on ne s’en passerait pas : sans cible de moquerie toute désignée, ne risquerait-on pas de la devenir soi-même, cette cible? La victime protège les autres en même temps qu’elle pose un risque pour eux.

Ce qui entre en compte, ce sont l’insécurité, les luttes de pouvoir et de statut (le plus méchant, le plus rempli d’assurance, le plus vif à la repartie étant au haut de l’échelle sociale), le désir d’avoir l’air « cool », malheureusement la cruauté aussi chez certaines personnes… mais ce n’est pas tout. Il y a aussi la simple, la si facile, la banale négligence.

On trouve généralement deux ou trois « chefs » de groupe qui se chargent d’attaquer, de donner le signal des moqueries, de trouver les pires insultes. Il y a les quelques groupies qui idolâtrent les chefs et servent à glousser comme des dindes (désolée, je ne vois pas d’expression plus neutre) et à en rajouter. Et il y a la majorité plutôt neutre : celle qui ne voit rien, ne comprend rien et ne fait rien. Celle qui assiste au désarroi sans en avoir bien conscience. Celle qui glisse un regard chargé d’indifférence ou de mépris sur la victime qui ne sait pas appeler à l’aide. Puis, on trouve une ou deux personnes pour afficher une vague pitié dénuée de compréhension (« oh, la pauvre petite idiote! ») lorsque les attaquants sont assez maladroits pour s’essayer à la persécution directe.

Savez-vous que j’ai été très reconnaissante, à un certain moment, de me faire embêter par une fille qui ne savait pas du tout s’y prendre? Comme elle me harcelait fréquemment, directement et devant tout le monde, elle m’a attirée une vague de sympathie dont j’avais bien besoin pour souffler. On lui a fait honte de son comportement. Je me suis alors dit : « s’ils étaient tous comme ça… s’ils me frappaient ou me jouaient un très mauvais tour, peut-être que ça arrêterait enfin… » Hélas, j’ai changé d’école quelques semaines après et tout était à recommencer.

Parce qu’il y a des étapes, dans tout ça, des fluctuations d’espoirs et de craintes… De sept à quatorze ans, on se moquait de moi et on m’acceptait en alternance, et j’avais l’espoir que ça change. Je croyais encore que je serais heureuse toute ma vie. Que j'aurais des amies. Que je me marierais et que j'aurais beaucoup d'enfants. J’étais un enfant, quoi. À quinze ans, je faisais face à un mépris généralisé, je n’avais plus d’espoir, j’avais la certitude que je souffrirais toute ma vie, qu'un garçon ne voudrait jamais de moi comme copine, que je n'aurais pas d'amis de mon âge. J’étais devenue adulte sans le savoir ni le vouloir. À seize et dix-sept ans, j’étais toujours cette adulte désillusionnée et exclue, mais on me montrait de la gentillesse : nouveauté dont je m’émerveillais (c'est presque dommage que je sois devenue plus blasée avec le temps, que voulez-vous…). De dix-huit à vingt-quatre ans, on me traitait comme une personne normale, j’avais du mal à m’y habituer, je réagissais à mon passé, j'analysais peu à peu le tout. Après, Forêt, Neige et Vent-Sans-Nom était publié, j’en avais fini avec le système scolaire qui me rend nerveuse et, du même coup, mes fantômes m’abandonnaient enfin presque complètement.

Les conséquences

Les gens comprennent une fois adulte (et si peu), ou jamais. Ils sont parfois bien fiers de leurs théories qu'ils développent sur un sujet qu'ils n'ont pas vécu. Dans tous ces cas, c’est trop tard. Le mal est fait : on ne revient pas en arrière, on ne revit pas une enfance ou une adolescence. C’est si frustrant. Je voudrais que les enfants, les ados comprennent pendant qu’il est temps, pendant qu’on peut empêcher un suicide ou des séquelles psychologiques. Le risque de suicide est très vrai et très grand : pour fuir une situation de souffrance répétée, à l’époque de la persécution; par dépression et réaction à la solitude, dans les années qui suivent. Quant aux séquelles, elles regroupent les troubles d’affection (on ne s’attache plus si facilement lorsqu’on a perdu des amis à répétition et qu'on a cru rester toujours seul), la faible estime de soi (si tout le monde nous méprisait, on se dit qu’il doit y avoir eu une bonne raison), l'habitude de l'infériorité (il est difficile d'aborder les gens en égaux, de penser qu'on peut avoir quelque chose à leur apporter), les crises d’angoisse (à l’université, le simple fait de me trouver en milieu scolaire me faisait me sentir mal), la maladresse sociale (comment savoir comment agir en groupe lorsqu’on a grandi en marge des groupes? Comment savoir être un ami lorsqu’on n’a pas eu d’amis depuis des années?), la confusion par rapport à son passé (on n'arrive pas nécessairement à y faire face), l’incapacité de s’en libérer (comment vivre une vie agréable en se cognant toujours l’esprit aux mêmes fantômes?), la rancune (c’est plus facile de blâmer les gens), le doute et les regrets (« Était-ce ma faute? » « Aurais-je pu changer le cours des choses? »), la colère et l’impuissance (« je ne peux rien faire pour empêcher d’autres de souffrir la même chose »).

En ce qui me concerne, je vais bien maintenant : mais avant, il m'a fallu traverser tout ça. Et moi, j'ai eu de la chance. Ce n'est pas tout le monde qui sait s'analyser et guérir. Ce n'est pas tout le monde qui a reçu des gestes de soutien aux bons moments.

Pour comprendre la souffrance causée, il faut prendre la base (les incidents de moquerie) et la multiplier (toutes les conséquences qu’ont eu les incidents, toutes les fois où on y a pensé, toutes les fois où on a eu peur qu’un phénomène semblable se produise, toutes les fois où on a culpabilisé sur ses propres faiblesses, toutes les fois où on a tenté de comprendre le problème, toutes les fois où on a eu honte d’être ce qu’on est, toutes les fois où on a eu du mal à faire face à une situation de tous les jours à cause des séquelles). C’est disproportionné. C’est absurde. Personne n’a envie de causer tout ça. C'est de l'inconscience, une inconscience bien compréhensible, mais contre laquelle il est préférable de lutter.

Les solutions

J’ai envie de dire aux gens : la mode et tout ce qui relève de l’apparence, c’est superficiel, sans importance. Les luttes de pouvoir sont futiles, immatures. Les différences ne sont pas une source de ridicule, mais le sel de la terre. Les rêves des gens, leurs souhaits, leur humour, leurs petits traits attachants, leur individualité, leur originalité, leur art, leurs qualités, leurs efforts, leur bonheur, leur sérénité: voilà qui a de la valeur.

Les victimes ne sont pas des personnes sacrificiables. Personne n’est sacrificiable : ni les personnes simplement impopulaires, ni les personnes à l’intelligence faible, ni les personnes ayant un problème de santé mentale, ni les personnes âgées, ni les étrangers, ni aucune personne « différente ». On ne peut pas simplement se dire : « ah, oui, c’est dommage, mais elle n’a qu’à agir différemment, et puis il faut se l’avouer, elle est ridicule, hein. Tant pis. ». Ces personnes-là ne sont pas des figurines insensibles dans un petit monde Lego. Ce sont des personnes qui n’ont qu’une vie, celle-là, et qui ne peuvent passer cette vie qu’en étant eux-mêmes et en vivant avec vous. Ils souhaitent passer une vie heureuse, comme vous. Ils vivent aussi intensément que vous. Ils ont des rêves aussi importants pour eux que les vôtres le sont pour vous. Pour eux, le bonheur est aussi précieux que pour vous. Plus, peut-être : on connaît le prix de ce qu’on n’a pas, et aussi le désespoir d’un futur peu prometteur. Le bonheur, vous pouvez contribuer à le leur donner. Trouver le bonheur dans l'isolement, ça demande une grande force de caractère, et encore, les contacts humains apportent un tel enrichissement à l'existence: aimer des gens, n'est-ce pas là le plus grand bonheur?

Les gestes qui m’ont aidée? Tout ce qui n’était pas du mépris ou de la malice : me sourire, me dire bonjour, avoir une voix gentille, rien de sorcier en fait. M’inclure, rire avec moi. Proposer de travailler avec moi pour un travail d’équipe. Me traiter en égale. Au primaire, proposer de jouer avec moi. Parler avec moi de films, de choses banales de la vie de tous les jours. Mais si la compassion est une bonne chose, il faut se garder d'agir avec condescendance. Personne n’est assez bête pour ne pas voir qu’un regard signifie : « elle est ridicule, cette pauvre cruche, mais je vais être gentille avec elle pour faire ma bonne action ».

Je me sentais plus en sécurité auprès d'adultes. Pourtant je les ai trouvés trop inactifs: ils étaient témoins de moqueries sans agir; ils ne parlaient pas du problème avec moi. Au moins, il est arrivé quelques fois qu'ils abordent le sujet de façon impersonnelle par de petites présentations (comme ils le faisaient pour la cigarette et la drogue entre autres). Il est important que les élèves se fassent expliquer, et plus d'une fois, les dangers de la violence verbale, des moqueries, de l'intimidation. Les jeunes ne vont pas penser d'eux-mêmes ce qu'on ne leur a jamais dit, surtout qu'ils lisent peu et se trouvent donc peu en contact avec des idées. Éventuellement, le message finit par passer, la graine germe lentement. Trop lentement, mais c'est mieux que rien.

Pour traiter de la source du problème, il faudrait transmettre de solides valeurs morales et du sens artistique pour que le superficiel ne prenne pas systématiquement le dessus: la mode, Hollywood, l'argent, la culture populaire. J'ai entendu un témoignage d'une personne qui a réalisé pour la première fois à l'âge adulte qu'il existait des choses plus importantes que la marque d'un jean: l'idée ne l'avait jamais effleurée... J'ai dû avoir bien de la malchance, car des amis de mon âge connaissaient des gens intéressants et originaux à leurs écoles. Moi, j'étais entourée de gens comme cette fille, qui ne lisent pas, qui ne regardent pas de films artistiques, qui n'écoutent que la musique du moment, qui n'ont pas une opinion à eux, qui sont tous pareils, qui n'ont pas de notion de valeurs ou de principes, et ça me paraissait aberrant. À supposer que l'un deux ait bien voulu de moi comme amie, de quoi aurions-nous bien pu discuter? J'aurais été touchée de sa gentillesse, mais il m'aurait ennuyée à mourir.

Montrer qu’on a compris et changé d’attitude, qu’on regrette les méchancetés passées est un geste qui peut paraître superflu, mais qui fait beaucoup de bien, même lorsqu’il n’est pas exprimé en paroles. Mettre les choses au clair est encore plus efficace pour faire fuir les fantômes. À un certain moment de ma vie d’adulte, j’aurais tant aimé qu’une quelconque personne de mon passé s’excuse (même si ce n’est pas réaliste : nous sommes tous éparpillés, maintenant). Pas parce que je me sentais insultée ou que j’estimais qu’on me devait des excuses − je n'ai pas mené une existence plus parfaite que les autres pour les juger, moi, et je ne veux pas blâmer des mineurs pour leurs actes ou leur inaction. Mais exprimer du regret d’une conduite passée aurait voulu dire que j’en valais la peine, que mon bonheur en valait la peine, que l’opinion qu’on avait de moi avait changé, qu’on ne me méprisait plus. C’est ce qui se produit, en fait, avec Akar dans mon livre : lui qui a côtoyé Tempête à l’école secondaire, il écoute patiemment tout ce qu’elle a à dire, et après, il lui montre qu’il lui souhaite du bonheur.

Je n’ai pas rencontré d’Akar, et parler à une travailleuse sociale n’a pas aidé du tout. Mais des amis et des membres de ma famille m’ont écoutée, une fois que j’ai réussi à en parler. Ils me laissent patiemment revenir sur le sujet lorsque j’en éprouve le besoin. Et écrire Forêt, Neige et Vent-Sans-Nom, ça a été comme parler à tout plein de gens, lancer une bouteille à la mer en me disant que des lecteurs éprouveront de la compassion − que tout va bien, maintenant - que je n’ai plus à m’en faire - plus à y penser.

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