Entre rêve et réalité...

ATTENTION : ce dossier révèle des moments clés de l’intrigue et est destiné aux personnes ayant déjà lu Forêt, Neige et Vent-Sans-Nom!

On me l’a assez dit : ce livre est bizarre. J’en étais consciente en l’écrivant, et je l’aime ainsi. Tant que ce n'est pas de la bizarrerie morbide ou négative, ça me va! Je me suis amusée à créer du flou dans un aspect du récit, à provoquer l’étonnement chez le lecteur de façon à ce qu’il se trouve aussi désarçonné par les transformations d’Akar qu’il l’est lui-même. Ce qui ne m’empêche pas de pouvoir fournir des explications… Mais n’oubliez pas qu’il s’agit d’un conte! Si je prenais ceci pour une histoire vraie, il me manquerait peut-être une case…

Ce livre peut être vu comme un duel entre la réalité et l’imaginaire ou entre le concret et l'abstrait.

La première question à se poser pour comprendre le tout est de commencer par le début du récit: pourquoi Akar vit-il dans une forêt imaginaire?

Je vois Akar comme Mowgli du Livre de la Jungle par Rudyard Kipling. Mowgli, abandonné dans la jungle, puis adopté par ses animaux, n’a aucun souvenir de sa vie avec les humains et se croit un loup. La jungle est sa maison davantage que ne peut l’être un village. Je crois qu’Akar, comme Neige d’ailleurs, a déjà vécu dans notre monde, mais a tout oublié… et, dans son cas, une forêt accueillante d’un autre monde est devenue son chez-soi. Ce qui explique qu’Akar soit à la fois « un être humain », comme le lui affirme Cœur-de-la-Forêt, et « un personnage imaginaire », comme le prouve le récit; tout comme Mowgli est « un être humain » d’un certain point de vue et « un loup » d’un autre.

Le livre de la jungleDe même que Mowgli évolue une fois au contact d’une société humaine, plus Akar passe de temps dans notre monde, plus il développe son côté « être humain » et plus il s’éloigne de son côté « personnage imaginaire »; au point qu'il en vient à perdre complètement cette seconde identité. C’est par son propre choix qu’il la retrouve par la suite et écarte la première définitivement.

Mauvais choix, pensez-vous? Vous êtes libres de le penser. Je ne considère pas, à priori, qu’un personnage aurait nécessairement tort de préférer un autre monde à celui-ci, dans l’hypothèse où il avait la capacité de se rendre dans cet autre monde et d’y vivre! C’est là, entre autres, que le conte intervient. Par exemple, si je voulais moi-même vivre dans un autre monde, je n’en serais sans doute pas capable: je ne pourrais que m’évader par la fiction ou un autre moyen artificiel créant l’illusion d’un autre monde. Or, dans mon livre, des mondes imaginaires existent réellement, si vous arrivez à me suivre… Les personnages, particulièrement ceux qui y ont déjà vécu, peuvent donc s’y rendre s’ils savent comment s’y prendre.

En fait, c’est le terme « imaginaire » qui porte à confusion… Je le répète, dans Forêt, Neige et Vent-Sans-Nom, c’est-à-dire dans le cadre fictif de ce livre, les mondes imaginaires existent : c’est ce qu’il faut comprendre pour que le tout fasse du sens.

Pourquoi le thème de l’imaginaire? Parce que, pour moi, l’imaginaire est très important. Porteur d’art et de beauté, de nos souhaits et de nos aspirations, je crois qu’il renferme un sens de ce que nous sommes, ce que nous voulons, ce que nous serons. Il serait ainsi, d’une certaine façon, plus profondément vrai que la réalité, dans le sens que je crois qu’il existe une vérité plus profonde que ce qui est expliqué actuellement par la science et par les limites de notre monde, beaucoup trop étroites pour me plaire. Pour moi, une telle réalité, limitée à l’aspect concret des choses, n’est qu’une partie de réalité, et encore, la moindre. De la même façon qu’un roman que je lis peut refléter une partie de ce que suis ou faire du sens pour moi, de la même façon qu’une peinture peut évoquer un ruisseau sans être un ruisseau, l’imaginaire n’est pas, à mes yeux, distinct de la réalité et opposé à lui : il lui est plutôt lié, il constitue une force révélatrice. (Ouh là, les grands mots…) Mais ce n’est pas pour autant que je confonds réalité et imaginaire : je vous assure que si j’apercevais des monstres sur les Plaines d’Abraham, je ne réagirais pas comme Akar. Je paniquerais plutôt en croyant à une hallucination, ou alors je croirais à des déguisements!

Ceci étant mis au clair (je l’espère en tout cas, parce que ce n’est pas évident à expliquer…), l’une des raisons pour lesquelles j’ai fait choisir à Akar son monde imaginaire plutôt que notre monde est que j’en avais par-dessus la tête des personnages raisonnables. Dans le dessin animé Casse-Noisette, Clara, bien sûr, explique à son amoureux qu’elle ne peut pas vivre dans son monde idéal tout joli: il lui faut retourner dans le sien, avec sa famille, grandir, vivre une vie normale, quoi… Idem pour Alice dans le film Alice au pays des merveilles de Tim Burton, qui rejette, au nom de la raison, un monde loufoque qui lui plaît et lui permettrait d’échapper à une société guindée où elle a bien peu de liberté. Idem pour une amie de l'école primaire scandalisée que, dans le cadre d’un jeu, je me sois montrée prête à quitter le monde des humains pour toujours comme prix à payer pour vivre dans un autre monde peuplé d'animaux qui parlent.

Nutcracker prince Alice burton

Vous comprendrez que mon attirance pour les mondes fantaisistes a toujours été suffisamment grande pour que je me sente frustrée qu’un personnage imaginaire qui, au contraire de moi, a l’opportunité d’y vivre s’il le souhaite, le refuse parce que « ça ne se fait pas »… si même les personnages imaginaires ne peuvent vivre dans des mondes imaginaires, où va-t-on! (Je plaisante. Mais à moitié seulement.)

En fait, j'ai plus de sympathie pour les versions en ballet de Casse-Noisette, surtout celles où Clara est interprétée par une adulte: l'histoire de cette fille qui tombe peu à peu amoureuse d'un jouet devenu vivant et le suit dans son monde m'a toujours fait rêver. Qu'elle rayonne de bonheur! Et avec la danse, en plus, on atteint le summum de la beauté! Elle se réveille à la fin, mais on ne sent pas que c'est ce qu'elle souhaitait, et c'est la présence de son jouet à son côté qui la console. J'en ai vu au théâtre, en 2001, une version superbe des ballets de Kiev et Shumka, malheureusement introuvable, dans laquelle le lien fort entre Clara et le prince Casse-Noisette était bien évident, et leur séparation, dramatique. Cet attrait pour l'imaginaire résonne dans mon coeur, et sa condamnation par notre société m'a amenée à écrire une conclusion à contre-courant de celles devenues trop prévisibles.

Nutcracker bolshoiEn bref, Akar vient de sa forêt, il l’aime, il souhaite y vivre, il le peut, alors il y retourne : c’est aussi simple que ça. J’aime les idéaux et les histoires qui finissent bien…

Êtes-vous bien perdus maintenant?

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